EXPOSITION

LES FEMMES S'AFFICHENT *
8 mars - 14 juillet 2003

 

 

Les inégalités sociales entre hommes et femmes furent et sont encore parfois si nombreuses qu’elles engendrèrent des luttes multiples …Si toutes ne sont pas ici évoquées, la part belle est faite aux  deux  plus grands combats menés par les femmes depuis la Révolution française : le droit de cité – au travers de la conquête du droit de vote – et le droit à disposer de son corps – au travers de la lutte pour la contraception et l’avortement.

Avoir le choix en politique, c’est bénéficier d’une reconnaissance civique…Avoir recours à la contraception ou à l’avortement, c’est accroître sa liberté individuelle.

Bien d’autres luttes, comme le pacifisme, la lutte contre les violences faites aux femmes, le partage des tâches domestiques, « à travail égal, salaire égal », ou la question de la parité en politique seront évoquées au travers les affiches du 8 mars, synonyme de lutte contre l’injustice.

De nombreuses affiches, des photographies, des premières de journaux mais aussi des films-vidéos ainsi que des banderoles de manifestation permettront aux visiteur(es) d’appréhender les principales revendications des mouvements féministes dont les luttes ont été longtemps déconsidérées.

* Réalisée en collaboration avec la Maison des Femmes de Montreuil, la bibliothèque Marguerite Durand (Paris) et les Archives du féminisme (Angers).

 

Conférences au musée de l'histoire vivante

samedi 26 avril à 15h  : Projection du film « Histoire d'A » de Charles Belmont et Marielle Issartel. Xavière Gauthier interviendra sur  l'histoire de l'avortement  (auteure de « Naissance d'une liberté »)

samedi 17 mai à 16h : Christine Bard, historienne (« Les filles de Marianne, histoire des féminismes - 1914-1940 »), interviendra sur l'histoire du mouvement féministe entre les deux guerres.

 

Espace 1

Quelques affiches du 8 mars

Histoire et mythe de la journée internationale des femmes. En 1982, sous l’impulsion d’Yvette Roudy, ministre chargée des droits de la femme, la journée du 8 mars, est devenue journée officielle de lutte et de reconnaissance du droit des femmes. Mais, quelle est l’origine de la journée internationale des femmes ? Que commémore-t-on le 8 mars de chaque année ?  C’est à la deuxième Conférence internationale des femmes socialistes, à Copenhague, en août 1910, que fut prise, à l’initiative de Clara Zetkin, la décision de célébrer chaque année une journée internationale des femmes.

Elle reprenait l’initiative des femmes socialistes américaines qui avaient décidé, à partir de 1909, d’organiser chaque année, le dernier dimanche de février, une journée nationale pour l'égalité des droits civiques. Puis, la direction du Parti social-démocrate allemand fixa la première journée des femmes au 19 mars 1911, date nullement choisie au hasard. Depuis longtemps, la social-démocratie allemande commémorait à cette date deux événements : la révolution allemande de Berlin en 1848, et la Commune de Paris - et tous les ans en mars, bien avant 1911, Die Gleichheit appelait les femmes à se joindre aux manifestations prévues. C’est donc sous le signe de deux dates importantes du mouvement ouvrier international que la journée internationale des femmes fut placée, dès sa naissance.

La première journée internationale des femmes fêtée en 1911 obtint un succès immense : à Berlin, quarante-deux mettings eurent lieu et 30 000 manifestantes défilèrent à Vienne. II n’y avait pas en France à ce moment de groupe de femmes socialistes capable de reprendre cette initiative, et il n’y eut pas de manifestation à Paris avant 1914.

Cependant la journée internationale des femmes trouva, à partir de la Russie, un nouveau départ. Les femmes socialistes y avaient en 1913 et 1914 célébré la journée internationale des ouvrières. Le 8 mars 1917 (23 février du calendrier russe) eurent lieu à Petrograd des manifestations que les Bolcheviks désignèrent comme le premier jour de la révolution (de février). L’histoire bolchevique officielle ne tardera d’ailleurs pas à s’attribuer la paternité de cette manifestation.  Le 8 mars (ou une date proche) sera désormais l’occasion pour les partis communistes de mobiliser les femmes, de les « appeler à la lutte sous le drapeau communiste » (L’Ouvrière, 4 mars 1924), en même temps que de développer en direction des femmes la propagande du parti ou l’action du syndicat.

Entre les deux guerres, la journée internationale des femmes est devenue l’objet d’âpres disputes entre la Deuxième et la Troisième Internationale. Depuis la fin de la seconde guerre, elle est officiellement célébrée dans tous les pays socialistes ; en France, le PCF (relayé par la CGT) n’a jamais cessé de manifester à cette occasion (parfois unique) l’intérêt qu’il porte aux femmes

Le mythe du 8 mars 1857…« Ce sont les Américaines qui ont commencé, lit-on dans Antoinette (n° 1, mars 1964), c’était le 8 mars 1857... Pour réclamer la journée de 10 heures, elles ont envahi les rues de New York ».  Et quelles que soient les variantes de l’événement décrit - grève de couturières ou manifestation de rue - quelles que soient les revendications mises en avant - journée de 10 heures, à travail égal salaire égal, des crèches ou le respect de leur dignité - quels que soient les détails - journée printanière ou procession dans la neige - tout le monde s’accorde tant sur la date originelle que sur les jalons de l’histoire de la journée internationale des femmes. Pourtant cette date de 1857 ne se trouve pas dans les sources américaines de l'époque. Les journaux américains de mars 1857 ne mentionnent aucune manifestation ou grève de femmes le 8 mars, qui était d’ailleurs un dimanche. Aucune référence non plus à cet événement dans les histoires du mouvement ouvrier aux Etats-Unis. A vrai dire, cette date de 1857 ne se trouve pas mentionnée non plus par les dirigeantes du mouvement féminin socialiste international qui ont pris l’initiative de cette célébration. On ne la voit apparaître dans la presse communiste française que dans les années 1950 .
Et depuis…Les décisions de la Conférence de Copenhague et la création de groupes de femmes socialistes, concouraient au même objectif : faire apparaître un mouvement de femmes socialistes distinct du féminisme ; tracer entre les femmes une infranchissable ligne de classe, ligne de marquage et de démarcation.  Cette rupture entre le mouvement socialiste féminin du xxe siècle et le mouvement féministe, empêcha le mouvement socialiste de prendre en compte les problèmes féminins, de lutter pour l'égalité des sexes en même temps que pour l’égalité des classes .
(D’après l’article de Liliane Kandel et Françoise Picq « Mythe et histoire de la journée internationale des femmes », in La Revue d’en face, n°12, automne 1982).

 

Espace 2

Des précursoeurs au droit de cité

Luttes des femmes, luttes des deux derniers siècles ?

Les femmes n’ont attendu ni la Révolution ni le mot féminisme pour réagir aux contraintes, aux interdictions, aux violences que tant de sociétés ont tenté de leur imposer – la société française comme d’autres.
Des premiers siècles du royaume, nous ne savons pas grand-chose, mais déjà nous parviennent des échos de combats féminins. Entre l’hiver 589 et l’été 590, le monastère de Poitiers est le théâtre d’une lutte farouche des nonnes pour obtenir des conditions de vie décentes ; le couvent est saccagé plusieurs fois et la « meneuse », une petite-fille de Clothilde, ne le réintègrera pas. Au-delà de cet exemple, les incessants rappels à l’ordre adressés aux abbesses pour qu’elles cessent de bénir et de confesser, aux religieuses pour qu’elles cessent de « vaguer » (de sortir de leurs monastères) et de prêcher, laissent entrevoir des luttes innombrables de femmes, durant des siècles, pour tenir tête à la hiérarchie ecclésiale, pour conserver leur liberté, pour imposer ce qu’elles estimaient leurs droits, leurs devoirs, leurs pouvoirs.
C’est à partir du xve siècle, toutefois, que la pensée des femmes en lutte commence à nous être connue. La première d’entre elles est Christine de Pizan (1365-1431), née dans l’une des périodes les plus dures de l’histoire des femmes, alors que se dessine la théorie de la loi salique (l’impossibilité d’hériter ou de transmettre la couronne), que commence la chasse aux sorcières, que s’amorce la dégradation du droit des femmes et la prolétarisation massive du travail féminin. Jeune mère veuve et sans fortune, Christine se bat pour vivre de ses écrits. Elle s’élève contre le discours des clercs, ces savants qui depuis deux siècles discourent sur la « mauvaiseté » et la faiblesse des femmes, sur la meilleure manière de les domestiquer ou de les tromper. « Si la coutume, écrit-elle, était de mettre les petites filles à l’école, et que communément on leur fît apprendre les sciences comme on fait aux fils, elles apprendraient aussi parfaitement et entendraient les subtilités de tous les arts et sciences comme ils font.» (La Cité des dames, 1405). Christine lance ainsi ce qu’on appellera la « Querelle des femmes », une gigantesque polémique qui engendrera des centaines de textes entre le xve et le xviiie siècle, sur la valeur des femmes, leurs droits, leur place dans la société, leur rôle dans la famille… Controverse nauséeuse, où les partisans de la servitude dominent numériquement, mais où des femmes – et des hommes – ne cesseront de dénoncer l’ignorance où elles sont maintenues, de dénoncer la violence dont elles sont victimes (Hélisenne de Crenne, Marguerite de Navarre…), d’affirmer leur droit à exercer des responsabilités dans l’Église ou l’État (Corneille Agrippa, Marie Dentière…), de rappeler l’égalité des sexes (Marie de Gournay, Poullain de la Barre…), de faire l’histoire des femmes (François Billon, Marguerite Buffet…), de revendiquer le droit au célibat volontaire (Gabrielle Suchon)…
Débat d’idées, certes, mais luttes concrètes aussi, pour les faire connaître et les mettre en œuvre, pour s’instruire malgré l’hostilité générale, pour ouvrir des établissements scolaires destinés aux filles, pour maintenir le travail féminin, par la grève si nécessaire, par l’émeute s’il le faut (Lyon 1699, Paris 1709…). Elianne Viennot Professeure à l’université de St Etienne

 

 

Le suffragisme

La campagne des suffragistes en France est moins pittoresque que celle des anglaises qui défilent nombreuses en uniforme suffragiste dans la rue, et privilégient les actions spectaculaires. Avant 1914 elles sont plus d'un millier à être arrêtées, emprisonnées ; elles font la grève de la faim et sont nourries de force : cette violence qu’elles subissent retournera d'ailleurs l'opinion publique internationale en leur faveur. Mais en France, les Anglaises resteront, pendant longtemps, le modèle à ne pas imiter.
En France, les manifestations de rue sont rares. La plus souvent, elles sont interdites par le ministère de l'Intérieur. Celles qui bravent l'interdiction sont rares. Anecdote révélatrice : en 1928, une suffragiste s'enchaîne sur un banc du Sénat en criant des slogans. Cet acte audacieux est jugé très inconvenant pour une femme. Et la militante le sait. C'est pourquoi, non sans humour, elle attire l'attention sur un détail : sa chaîne est gainée d'une soie assortie à celle de sa toilette. La malheureuse est cependant admonestée par les huissiers. La presse rapporte cet événement « savoureux » et apprécie particulièrement le détail vestimentaire. Il révèle un autre aspect des handicaps des féministes françaises qui ont intériorisé l'injonction d'être féminines, élégantes. « Nous ne voulons pas nous départir de la modestie, de la mesure qui sied à notre sexe », dit la duchesse Edmée de La Rochefoucauld, présidente de l'Union nationale pour le vote des femmes dans les années 1930.
Les coups d'éclat sont rares. Avant la guerre de 1914, Hubertine Auclert brise les vitres d'une salle de vote, renverse une urne, elle est condamnée à une petite amende. Les féministes évitent toute provocation et veulent prouver qu'elles méritent le droit de vote, d’où un style souvent sérieux, voire compassé. La journaliste Louise Weiss comprendra qu'il est plus efficace de mettre les rieurs de son côté et renouvellera les tactiques suffragistes en facilitant leur médiatisation (1934-1936).

Les arguments de la campagne suffragiste relèvent de deux logiques. L'une est inspirée par les principes de la Déclaration des droits de l'homme, ceux de l'universalité des droits naturels, de l'égalité entre citoyens quelque soit leur sexe. L'autre, la plus fréquente, justifie le droit de vote des femmes au nom de la spécificité féminine : les femmes doivent être représentées car elles ont une expérience et une sensibilité particulière qui enrichiraient la vie politique. Sont alors invoquées des qualités dites naturelles comme l’altruisme, la douceur, le dévouement...
Elles proposent, associé au droit de vote, un programme qu'elles défendent au moment des élections : la lutte contre les fléaux sociaux y arrive au premier rang (contre l'alcoolisme, les taudis, la délinquance, les maladies vénériennes, la tuberculose...). Au deuxième rang, la défense de la paix, souvent associée à l'idée que les femmes parce que mères sont pacifistes par nature.
En fait, le programme qu'elles proposent ressemble beaucoup à celui des associations d'anciens combattants, avec qui elles ont de bons rapports : ceux-ci défendent en effet le vote des femmes comme un moyen de régénérer la vie politique et de purifier ses moeurs (dans un contexte de scandales politico-financiers qui éclaboussent le régime et le mettent en danger, le 6 février 1934).

Pour résumer ces deux types d'argumentations, on a, dans le premier cas, une justification du type « les femmes sont injustement privées d'un droit », dans le deuxième cas « les femmes méritent de voter ». Dans ce dernier cas, il faut aussi prouver leur capacité. La propagande féministe y insiste beaucoup. Des cours de droit sont organisés pour les futures électrices ; des femmes sont proposées en modèles, de manière à souligner l'iniquité de leur exclusion politique. C'est une vieille stratégie. Marguerite Durand, directrice de La Fronde, quotidien féministe du début du siècle, avait organisé un meeting où elle siégeait à la tribune à côté d'un simple d’esprit, qui, lui, avait le droit de vote... Les femmes citées en modèle ne sont pas toutes connues. Au contraire, les militantes aiment mettre en valeur d'humbles héroïnes, infirmières pendant la guerre, par exemple. Toute la galerie des femmes célèbres est bien sûr appelée à la rescousse : Olympe de Gouges, George Sand, Louise Michel, Anna de Noailles (plus que Colette qui sent le souffre), les prix Nobel de Chimie : Marie Curie et sa fille, Irène Joliot-Curie, les premières aviatrices aussi : Maryse Bastié, Hélène Boucher.
Enfin, dernier « argument », le retard incroyable que prend la France depuis la fin de la guerre. Les Anglaises obtiennent le droit de vote en 1918, les Allemandes et les Autrichiennes en 1919, les Américaines en 1920... Les féministes françaises disent leur honte de voir les femmes des ex-pays ennemis devenir citoyennes avant elles. Cet argument aux relents chauvins ne parviendra pas à convaincre.
Face au blocage tenace des sénateurs radicaux se développe une autre tactique qui divise les féministes : le droit de vote par étapes, en commençant par le suffrage local, étendu progressivement aux autres élections. A partir de 1935, des municipalités prennent l'initiative de nommer ou de faire élire des conseillères municipales, mais ces dernières n'ont qu'une voix consultative.

 

Les nombreuses propositions de loi émises par les parlementaires ne manquent pas d'imagination pour fractionner le droit de vote : certains proposent de le réserver aux veuves de guerre qui voteraient au nom du défunt, d'autres pensent aussi aux mères de soldats morts pour la France. Ce sera réalisé en Belgique, mais la proposition ne sera pas retenue en France. D'autres envisagent de fixer un seuil d'âge pour l'électorat et l'éligibilité : 30 ans, comme en Angleterre (au lieu de 21). D'autres ne donneraient le droit de vote qu'aux femmes diplômées.

De très nombreuses propositions émanant du lobby nataliste défendent le vote familial, associé ou non au vote féminin : le père de famille aurait autant de voix qu'il a d'enfants. Le sénateur Duplantier, lui, refuse tous ces types de vote, et préfère amuser l'assemblée en s’inquiétant du vote des prostituées.

On le voit, le débat sur le droit de vote n'est jamais éloigné des préoccupations natalistes. Il est souvent lié aussi à celui sur la défense nationale : les femmes qui n'ont pas à accomplir les devoirs militaires ne peuvent pas voter. Qu'à cela ne tienne, certaines, comme Madeleine Pelletier, réclament le droit des femmes à faire le service comme les hommes. Mais dans l'ensemble, les féministes s'y opposent. Elles présentent la maternité comme un service civique, plus meurtrier d'ailleurs que le service militaire. Celles produisent les futurs soldats devraient donc être dispensées de porter elles-mêmes les armes. Le pacifisme et, pour  certaines, l’antimilitarisme, les pousse aussi à refuser tout rôle dans la défense nationale. Pour beaucoup d'adversaires du suffrage féminin, il ne fait pas de doute que la réforme mettrait en péril la nation, à cause du pacifisme des féministes.

Le motif d'opposition le plus évident reste cependant la peur du péril clérical. Les femmes résistent à la déchristianisation, et les radicaux estiment qu’elles obéiraient aux consignes de leurs curés. L'anticléricalisme a freiné la réforme. Pourtant, hormis la question scolaire, la laïcité est devenue une réalité qui n'est pas sérieusement menacée. On peut donc s'interroger sur le bien fondé de leur crainte, et supposer que la nature réelle de leur opposition n'est pas explicitement formulée.

Dans le même ordre d'idées, dans les années 1930, certains socialistes prennent position contre le droit de vote, qui figure pourtant à leur programme depuis 1907. Ils estiment en effet que la démocratie serait menacée par des voix féminines qui se porteraient à l'extrême droite. Ils se fondent en l'occurrence sur une fausse information, délibérément répandue par la presse, et qui explique que ce sont les électrices qui en Allemagne ont porté Hitler au pouvoir.

Il faut rechercher les causes profondes de l'opposition au droit de vote ailleurs, et explorer les préjugés des hommes politiques sur les femmes. « Les femmes n'ont pas besoin de voter parce qu'en France, elles mènent tout », dit (en privé) Victor Basch, professeur à la Sorbonne et président de la Ligue des droits de l'homme et plus tard du Rassemblement populaire. On retrouve là la vieille idée de l'influence des femmes, influence souvent néfaste. « Si les hommes font les lois, les femmes font les mœurs », dit-on aussi, et c'est là le pouvoir suprême, plus précieux qu'un bulletin de vote. Il faudrait donc évoquer ici toute une culture de l'antiféminisme ordinaire, parfois appuyée par les scientifiques de l'époque : les anthropologues, qui décrétaient l'infériorité intellectuelle des femmes à cause de la petitesse de leur cerveau, les psychologues, qui décrivent les excès d'humeur des femmes, leur propension à réagir de manière extrême, instinctive, et non raisonnée... Bref tout un discours qui légitime un statut inférieur des femmes dans la société, et qui traduit sans aucun doute une peur des femmes, une peur bien sûr entretenue par la ségrégation sexuelle. Comment avouer, aussi, l’envie de rester entre hommes, comme dans un club. Beaucoup pratiquent la politique comme un loisir, et y trouvent une source de prestige, augmentant leur pouvoir de séduction. Ces à-côtés de la politique ne sont pas anecdotiques, ils constituent des privilèges que les hommes ne comptent pas partager.

Il a fallu un événement exceptionnel - la Libération - que le blocage législatif soit surmonté. Le 21 avril 1944, De Gaulle signe l’ordonnance donnant aux femmes des droits politiques identiques à ceux des hommes. Il n’a pas « octroyé » le suffrage aux femmes. « Octroyer », c'est « accorder à titre de faveur, de grâce », ce qui rejoint encore l'idée courante selon laquelle le droit de vote a récompensé les efforts des femmes dans la Résistance… alors que le droit de vote ne figure pas dans le programme du Conseil national de la résistance. Cherche-t-on à masquer le siècle de luttes féministes qui a été nécessaire pour arriver à l’égalité politique ? Si c'est bien De Gaulle, chef du gouvernement provisoire qui a signé l'ordonnance, il ne fait pas partie de la commission qui discute du droit de vote à Alger en mars 1944, et c'est un communiste, Fernand Grenier, qui s'est battu en faveur de ce droit au sein de la commission. Il serait plus correct de dire que les Françaises ont obtenu le droit de vote le 21 avril 1944 après plus d'un siècle de luttes marquées par une résistance acharnée de la classe politique, et tout particulièrement de ceux qui incarnaient pourtant le mieux l'esprit du régime républicain, les radicaux. L'histoire depuis 1945 montre bien que les résistances à la participation des femmes à la vie politique ne se sont pas estompées, malgré une évolution du statut des femmes dans la société que l'on retiendra comme une des grandes révolutions du XXe siècle, peut-être même comme la révolution la plus importante.

Christine Bard- Historienne (Université d’Angers – Institut universitaire de France)

 

Espace 3

Droit à la contraception et à l'avortement : « Notre corps nous appartient ! »
Naissance d'une liberté fondamentale : Avortement, contraception : l'enjeu du XXe siècle

 

Dans les années 70, en France, chaque jour une femme mourait !  Peut-être plus. D'après les estimations, environ 600 000 avortements interdits avaient lieu chaque année, 20 000 femmes restaient stériles et 300 à 500 en mouraient.

Les avortements clandestins étaient à haut risque. C'étaient des avortements-boucherie qui blessaient les femmes, les humiliaient, les rendaient stériles. « De la tringle à rideau à la branche flexible de saule, de la baleine de parapluie au fémur de poulet... Tout ce qui pique, perce, embroche, perfore a été utilisé ». Les hémorragies, les perforations utérines, allaient jusqu'à causer leur mort, au terme d'atroces souffrances.  « Des femmes de 46 ans, qui ont 17 enfants et qui sont enceintes pour la 18ème fois d'un mari alcoolique... » faisaient partie des patientes que le Professeur Milliez recevait tous les jours dans son cabinet et qu'il laissait repartir en larmes, faute de pouvoir les secourir...

L’absence de toute contraception fiable  faisait vivre les couples dans la terreur. « La peur d'une nouvelle grossesse empoisonne notre vie. A 23 et 26 ans, nous avons trois enfants, le dernier a deux mois. Entre le 2 ème et le 3 ème, ma femme s'était refusée à moi pendant six mois. Qu'est-ce que ça va être maintenant? »…Telle était la complainte du malheureux mari, interdit de sexualité légitime, dans les années 60. Il y avait aussi le mari menaçant : « Si tu as encore un gosse, je te plaque! » . Et il le faisait, car une épouse écrasée sous les maternités et toujours enceinte, ce n'est pas supportable !

On dit que la loi autorisant la contraception date de 1967. Mais le Général de Gaulle, sous la ferme pression du député Lucien Neuwirth, l’a signée fin décembre et les derniers décrets d’application ne sont parus qu’en 1972… Chacun à leur manière, l’Eglise catholique et le Parti communiste faisaient frein. C’est donc seulement à partir des années 70 que les femmes ont commencé à pouvoir un peu accéder à la pilule.

« Qui a engrossé les 343 salopes? ». C'est en ces termes que Charlie Hebdo, le 12 avril 1972, saluait l'audace de 343 femmes qui avaient déclaré publiquement avoir avorté. « Un million de femmes se font avorter chaque année. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l'une d'elles », disait leur manifeste, dans Le Nouvel Observateur. Ce fut un pavé dans la marre de l'hypocrisie générale.

Marie-Claire, 15 ans, violée, fut mise en accusation pour avoir avorté. Maître Gisèle Halimi organisa un procès monstre, à Bobigny, en novembre 1972 et la défendit en accusant la loi. Nombreux furent les militants, et surtout les militantes, à crier leur soutien devant le tribunal et toute la presse s’en fit l’écho.

Les manifestations devenaient de plus en plus importantes, « Notre ventre nous appartient ! » clamaient des dizaines milliers de femmes dans la rue,  le Planning familial montait en puissance et le Mouvement pour la libération de l'avortement et de la contraception pratiquait des centaines d'avortements sauvages, quelquefois avec une pompe à vélo ! Pendant ce temps, catholiques intégristes et réactionnaires de tout poil se ruaient vers des groupes comme « Laissez-les vivre » qui menaçaient d'excommunication les contrevenants à la loi divine. La France entière était en ébullition, les médias faisaient monter la pression, on parlait d’une nouvelle affaire Dreyfus...
 

« Dépêchez-vous de régler ce problème, sinon il y aura des avortements jusque sur votre bureau ! » avait dit Poniatowski à Simone Veil. Ministre de la Santé, elle l'a réglé, vite et bien, réussissant ce tour de force de faire adopter une loi où la femme décide seule d'être mère ou non, alors que bon nombre de députés se déchaînaient, l'abreuvent de propos haineux, misogynes, voire antisémites et que des menaces de mort pèsent sur elle et sa famille.

C'était en janvier 1975, le destin des Françaises venait de changer et l'ordre social tout entier était bouleversé. C'est l'événement du siècle.

Quel chemin parcouru depuis les aiguilles à tricoter ! Certes, la maîtrise de la fécondité, qui distingue la femme de la femelle animale, est venue bien tard, à la fin du XXe siècle, et seulement sur une petite partie du globe. Quand on sait que, par exemple, de petites Africaines de 12 ans (quelquefois violées) boivent de l'essence ou se blessent avec des rayons de bicyclette dans l’espoir de se délivrer du fardeau d’une maternité indésirable, on comprend que la santé, la dignité et le bonheur des femmes sont loin d'être acquis Mais, c'est une véritable révolution qui s'est amorcée, au prix de combats, parfois tragiques, parfois rocambolesques. En ce début de 3e millénaire, il ne faut pas oublier cette époque si proche, héroïque et sanglante.

C’est un devoir de mémoire. La mémoire des femmes. Donc, celle de l'humanité.

                           Xavière Gauthier
Auteure de « Naissance d’une liberté, histoire de la contraception et de l’avortement », éd. R.Lafont. 2001.

 

Espace 4

« Quelques manifestations »

« Chiennes de garde de tous les pays, unissons nous » - banderole - (années 2000)

« Non à l'assemblée natioMâle - oui à la parité hommes/femmes »- réseau femmes pour la parité - banderole

Projections de films

« Les femmes prennent la Bastille » - manifestation du 15 janvier 2000 à Paris. Atalante vidéos

« Louise Weiss, l'européenne » (1993) de Elisabeth Kapnist.

« Le torchon brûle » (1988) de Irène Richard et Daniel Edinger.